Ce début 2026 a démarré sur les chapeaux de roues et, en à peine 62 jours (sans vouloir plomber l’ambiance, mais il y a seulement 61 jours nous étions tous prêts à fêter le Nouvel An, coupe de champagne à la main !), nous avons déjà vu des événements que nous pensions impossibles.
Après « l’opération chirurgicale » au Venezuela, on voit comment Israël a réussi à imposer sa lecture du danger imminent que représenterait l’Iran pour l’État hébreu et les États-Unis. Les deux pays ont ainsi lancé une opération militaire dans la région qui, en quelques heures à peine, s’est étendue aux pays voisins. Non seulement le renseignement américain est parvenu à décapiter le régime en localisant Khamenei et en l’éliminant dès les premières heures du conflit, mais la riposte iranienne n’a pas tardé, avec des frappes visant des symboles mondiaux de stabilité et de luxe comme le Burj Al Arab à Dubaï.

Ce qui, au départ, était présenté comme une opération éclair laisse déjà entrevoir, au fil des heures et des jours, un scénario bien plus long que prévu. Trois à quatre semaines… et on verra bien. Le résultat ? Des marchés boursiers sous pression, un pétrole en hausse, un gaz qui s’emballe et l’un des carrefours stratégiques du commerce mondial à l’arrêt. Reprenons point par point.
- Iran : acteur clé du marché pétrolier, parmi les poids lourds de l’OPEP derrière l’Arabie saoudite et l’Irak. Le pays est également producteur de gaz et dispose d’une industrie chimique importante (méthanol, urée, ammoniac…). Sans oublier sa production de fruits et de fruits secs. Aujourd’hui même, Téhéran a interdit l’exportation de fruits, fruits secs, produits agricoles et denrées alimentaires en général, ce qui tend immédiatement les marchés. Dans la foulée, le prix du gaz s’est envolé de plus de 60 % après l’annonce de Qatar Energy de suspendre sa production à Ras Laffan. Pour donner un ordre de grandeur, le Qatar représente à lui seul 20 % des exportations mondiales de GNL. En résumé, l’Iran est un maillon essentiel pour l’approvisionnement de nombreux pays, du pétrole aux produits agricoles.

- Détroit d’Ormuz : trafic maritime à l’arrêt. L’Iran a menacé de s’en prendre à tout navire tentant de franchir le détroit, sauf ceux battant pavillon chinois. Il s’agit de l’un des passages les plus stratégiques du commerce mondial : près de 20 % des flux mondiaux de pétrole et de gaz y transitent. À cela s’ajoute la réaction des assureurs, qui appliquent depuis samedi 28 février des clauses de guerre aux navires opérant dans le Golfe, ce qui renchérit fortement les coûts et accroît les risques. À l’autre extrémité de la péninsule Arabique, un autre point névralgique mérite l’attention : Bab el-Mandeb, la « porte des larmes », où les rebelles houthis attaquent des navires depuis 2023 au nom de leur soutien au peuple palestinien. Les Houthis, de confession chiite comme l’Iran (contrairement aux pays voisins majoritairement sunnites), formaient avec le Hezbollah et le Hamas ce que l’on appelait l’axe de la résistance. Pour l’instant, pas d’incident majeur signalé à Bab el-Mandeb, mais mieux vaut ne pas tenter le diable.
- Engrais : les prix se sont fortement tendus ces derniers jours dans un contexte de risque sur l’offre. Environ 45 % de l’urée mondiale (dont l’Iran est un acteur majeur) et 25 % des engrais azotés transitent par le détroit d’Ormuz. Cette flambée met sous pression la production mondiale de céréales et d’oléagineux : des prix élevés freinent la demande et pourraient peser sur les volumes produits.
- Fret : les coûts de transport maritime s’envolent dans ce contexte. Risques accrus, pétrole plus cher, tensions géopolitiques… tout cela se traduit par une prime qui renchérit l’ensemble des marchandises. Si la crise devait durer les trois ou quatre semaines évoquées par Trump, un rebond marqué de l’inflation mondiale n’est pas à exclure. Les banques centrales pourraient alors être contraintes de relever leurs taux — ou, à tout le moins, de renoncer à les baisser comme cela était envisagé par la FED.
- Euro/dollar : dans ce contexte, le taux de change est passé de 1,1823 vendredi 27 février à 1,1575 dans le moment d'écrire cette article. La hausse du dollar renchérit le coût des céréales et du soja importés en Europe (entre autres produits) et pénalise les origines américaines. Si les États-Unis peinent déjà à écouler leur soja et leur maïs depuis l’an dernier en raison des tensions commerciales, l’appréciation du dollar fragilise encore davantage des producteurs déjà sous pression, avec des prix bas. Reste à voir si la Chine continuera à honorer ses engagements d’achat de soja américain ou si elle se tournera davantage vers l’Amérique du Sud.
- Blé : il y a quelques semaines, lorsque les contrats à terme sont revenus à 187,5 €/t, les fonds ont réduit leurs positions vendeuses, soutenant ainsi les prix à terme et, par ricochet, les prix physiques. L’escalade au Proche-Orient vient désormais soutenir les contrats de nouvelle récolte au-delà des 207,5 €/t.
La question est désormais simple : que fait-on ? Comme évoqué, cette campagne ne devrait pas être de courte durée et plus le conflit et les perturbations du commerce mondial s’inscriront dans le temps, plus la pression à la hausse sur les prix sera forte. Cela signifie, une fois de plus, qu’il faut savoir se positionner lorsque le marché offre des opportunités d’achat. En 2026, le maïs a évolué autour de 210 €/t sur les échéances à terme, le blé autour de 216 €/t pour la nouvelle récolte et le soja autour de 315 €/t sur l’ensemble de l’année. Autrement dit, les opportunités étaient là. Mais au niveau local, les incertitudes sur le prix du porc — liées à l’apparition de la peste porcine africaine dans la région de Barcelone et à la baisse de la consommation — ont freiné les achats des producteurs. En Espagne, les pluies continues et les perturbations météorologiques depuis septembre commencent également à inquiéter les agriculteurs. L’arrivée du printemps devrait permettre d’y voir plus clair.
Comme si cela ne suffisait pas, au moment de livrer ces lignes, Trump a menacé l’Espagne de rompre toute relation commerciale, après le refus du président du gouvernement, Pedro Sánchez, de lui permettre d’utiliser les bases de Rota et Morón dans le cadre de l’offensive américaine contre l’Iran.
Reste maintenant le plus difficile : attendre de voir si la situation se normalise ou si le marché a déjà intégré dans les prix la prime de risque liée au conflit et cesse de réagir à chaque nouvelle, comme ce fut le cas lors de la guerre en Ukraine. Car n’oublions pas que les bombardements s’y poursuivent et que le conflit reste une véritable épée de Damoclès pour le commerce mondial des céréales. Mais pour en arriver là, beaucoup d’encre devra encore couler.


