Les relations entre les éleveurs et la société française sont aujourd’hui marquées par une forme d’incompréhension mutuelle. Tandis que les éleveurs ressentent une remise en question de leur métier, une partie de la société semble critique à l’égard de l’élevage. Cette situation résulte d’un long processus de distanciation entre monde agricole et société, amorcé au XIXe siècle avec l’exode rural et la modernisation de l’agriculture. À cela s’ajoutent des controverses autour de l’élevage, portant aussi bien sur l’environnement que le bien-être animal et la santé, générant des attentes sociétales croissantes. Face à ce constat, la communication agricole apparaît comme un levier stratégique pour retisser du lien entre les éleveurs et leurs concitoyens. Toutefois, cette communication se heurte à des limites : multiplicité des messagers, absence de stratégie unifiée ou encore domination d’un discours syndical réactif et défensif. Par contraste, les initiatives individuelles d’éleveurs pour communiquer positivement auprès de la société semblent aujourd’hui gagner en légitimité et en crédibilité auprès du grand public, signe d’une recomposition des modalités de communication vers un modèle plus incarné et direct.
Dans ce contexte, trois études ont été menées afin d’éclairer les conditions de mise en relation entre les éleveurs et la société de manière individuelle mais aussi collective en étudiant comment la profession agricole accompagne les éleveurs dans ces démarches. Ces trois études menées successivement ont mis en avant les motivations des éleveurs à se mettre en relation avec la société, tout en soulignant les freins auxquels ils sont confrontés, certaines filières, comme le porc et la volaille, étant particulièrement désavantagées en raison de leurs contraintes sanitaires.

Stratégies d’accompagnement à la communication
5 profils répartis selon 2 axes : du soutien au modèle dominant à la valorisation d’alternatives, et de démarches participatives à des formes de communication descendantes:

L’analyse révèle une diversité de démarches adaptées aux besoins des éleveurs selon leurs profils et préférences. Néanmoins, leur mobilisation reste difficile, toutes les démarches ne trouvant pas leur public.
Il apparait essentiel de proposer des démarches innovantes et créatives, en phase avec les attentes et les contraintes des éleveurs. Cela implique une écoute fine de leurs besoins, qu’ils soient logistiques, sanitaires ou temporels.
Par exemple, pour les élevages soumis à des contraintes sanitaires, des solutions comme des visites sur inscription via la plateforme Dans les bottes peuvent faciliter l’ouverture au public. Si la diversification des canaux de communication est nécessaire, il apparaît néanmoins indispensable de favoriser l’accueil du public sur les fermes. Ce contact direct rend le message plus concret et percutant, et permet de recréer un véritable lien entre éleveurs et citoyens.
Les réseaux sociaux constituent un bon point d’entrée pour donner de la visibilité et partager des messages, mais ils ne remplacent pas la richesse des échanges en présentiel. Les structures doivent donc investir prioritairement dans des dispositifs de démarche directe.
Les démarches doivent également s’adapter aux calendriers propres à chaque filière, ainsi qu’aux habitudes du public ciblé. Par exemple, les portes ouvertes organisées le dimanche attirent plus facilement les familles, contrairement au samedi souvent occupé par des activités extrascolaires.
La régularité des actions est aussi un facteur clé pour entretenir un lien durable. Cela suppose une mutualisation des moyens et des compétences entre structures : agir de manière isolée limite la portée des actions.
De plus, pour lever les freins à la participation des éleveurs, il est souhaitable que les structures puissent financer un service de remplacement pour ceux qui n’ont ni associé ni salarié leur permettant de s’absenter de la ferme.
Par ailleurs, la prise de contact des structures d’accompagnement avec les éleveurs est rendue difficile par les contraintes liées au règlement général sur la protection des données (RGPD) qui obligent à passer par de multiples intermédiaires.
Si l’accompagnement de la profession se révèle indispensable pour encourager les éleveurs à prendre la parole, pour les mobiliser, les formations doivent être attractives, en intégrant une entrée technique en lien avec leurs préoccupations actuelles. Les modalités pédagogiques doivent être interactives : mises en situation, échanges collectifs, construction collaborative d’arguments, etc. Ceci permet de rendre les éleveurs pleinement acteurs de leur formation.
Il apparaît nécessaire, notamment lorsqu’il s’agit de former à la communication, de mobiliser des compétences spécifiques sur ce sujet ; l’intervention d’un formateur extérieur au monde agricole peut alors être pertinente. La structure accompagnatrice peut dans ce cas apporter son expertise sur les réalités agricoles et l’élevage. Dans le cas des formations aux réseaux sociaux, le formateur doit lui-même être actif sur ces plateformes, et proposer des contenus de formation adaptés à des niveaux de maîtrise variés.
Par ailleurs, pour qu’un véritable lien se tisse entre les éleveurs et la société, il semble préférable que les démarches proposées restent indépendantes de revendication politique ou syndicale. Il peut également être pertinent d’y associer des éleveurs non adhérents au syndicat ou à l’association porteuse de l’action, afin d’élargir la participation et d’enrichir les échanges.

Enfin, l’étude soulève la question de la place de l’enseignement en communication dans les formations agricoles initiales. Plus largement, elle questionne le modèle économique et les moyens alloués à la communication par la profession agricole, souvent centrés sur la valorisation des produits via le marketing plutôt que le lien entre éleveurs et grand public.
Il pourrait être intéressant d’approfondir la réflexion sur l’évolution du financement de ces démarches de communication : le grand public doit-il y contribuer directement ou indirectement ? Les politiques publiques doivent-elles s’emparer du sujet, en le considérant comme un service rendu à la société et rémunérer les éleveurs en conséquence ?
Christine Roguet, agroéconomiste IFIP.
